Le démantèlement de la Jungle de Calais, comme les contrôles à la frontière franco-italienne, révèlent l’attitude de la France envers les migrants. Au mieux, elle parvient à les renvoyer à ses voisins, au pire elle tente de les rendre invisibles. « Une nation ne doit pas être jugée selon la manière dont elle traite ses citoyens les plus éminents, mais ses citoyens les plus faibles » disait Nelson Mandela.
Ce mercredi 26 octobre 2016, le ciel est gris à Calais. C’est dans une Jungle en cendres que je pénètre. La plupart des tentes ont brulées en ce troisième jour du démantèlement. Certains abris sont encore à moitié debout, semblables à des squelettes. Marcher dans ces vestiges rappelle une scène de guerre. Une « guerre » entre des personnes en fuite pour construire une nouvelle vie et un Etat qui ne les laisse pas entrer dans son histoire.
Amin, un des derniers habitants de la Jungle, vient d’Afghanistan. Il fait partie de ceux qui ont refusé de prendre les bus en direction des CAO (Centre d’accueil et d’orientation). Il ne comprend pas pourquoi on ne le laisse pas aller en Angleterre : « Quand on va au restaurant, on nous laisse choisir si on veut manger du poulet ou du boeuf, on ne nous impose pas un plat. Et bien moi c’est pareil, je ne veux pas qu’on m’impose un pays ». Il a tenté de passer vingt-quatre ou vingt-cinq fois en Angleterre. Hélas, toujours arrêté par la police. Mais ceci ne l’a pas découragé pour autant. Il va retenter encore une dernière fois de rejoindre l’Angleterre et s’il ne réussit pas il se résoudra à demander l’asile en France.
La Jungle doit être définitivement vidée ce jeudi 27 octobre. Les migrants qui, comme Amin, ne voulaient pas partir ont disparu. Mais il reste ceux qui n’ont pas pu se faire enregistrer avant la fermeture des centres de départ vers les CAO. Parmi eux, un grand nombre de mineurs. Regroupés à l’entrée est de la Jungle, accompagnés de bénévoles et de journalistes, ils attendent. Des bus devraient arriver. Mais quand la nuit tombe, toujours pas de bus. Les migrants sont alors autorisés à passer la nuit dans l’ancienne école de la Jungle.
Vendredi 28 octobre au matin, cette fois c’est officiel, des bus vont venir chercher les personnes qui ont dormi dans l’école. Les visages sont fatigués de ne pas avoir dormi depuis plusieurs jours, mais aussi de devoir faire un choix de plus. Prendre le bus ou rester ; dire la vérité ou mentir sur son âge. Les bénévoles tentent de convaincre tout le monde d’aller prendre les bus. Sados, un jeune Afghan, hésite. Il a laissé ses empreintes dans plusieurs pays : Bulgarie, Hongrie, Italie. Il sait que s’il va en CAO il risque d’être renvoyé dans un de ces pays, conformément aux accords de Dublin III, qui stipulent que les migrants doivent demander l’asile dans le premier pays par lequel ils ont pénétré dans l’Union européenne et où ils ont déposé leurs empreintes. Sados veut aller en Angleterre pour trouver un travail. Rester à Calais, c’est garder un espoir de rejoindre l’Angleterre. Mais rester c’est aussi risquer la prison s’il est arrêté, et surtout risquer sa vie en tentant de traverser la frontière. Au final c’est un peu comme jouer à pile ou face.
Aux alentours de midi, trois bus finissent par arriver. Les bénévoles qui ont attendu avec les migrants jusqu’au bout ont l’air de personnes qui reviennent d’un long voyage, à la fois épuisés et soulagés que ce soit fini. Pourtant, il reste cinq hommes qui n’ont pas eu de place dans les bus, preuve qu’en réalité ce n’est jamais fini, comme le raconte Zena qui a été volontaire dans la Jungle avec Care4Calais durant huit semaines : «Je pensais que quand le dernier bus serait parti je me sentirai plus soulagée (…) et que je sentirai que c’est fini, mais vu qu’il y avait encore cinq hommes assis par terre, je savais que ce n’était pas fini, et j’ai réalisé à ce moment que ce n’est jamais réellement fini, que ça ne le sera jamais. Au cours de l’histoire, en tant qu’êtres humains, nous avons migré, nous avons été réfugiés de différents dictateurs, régimes et empires, ça n’a jamais pas existé. Ça ne va pas s’arrêter non plus.»
Lorsqu’un ministre nous dit qu’il ne veut pas faire de Calais un « point de fixation », il semble oublier que Calais est depuis les années 90 le point de ralliement des migrants qui veulent se rendre en Angleterre, et que Jungle ou non, les migrants continuent et continueront d’arriver à Calais. En démantelant la Jungle, l’Etat a tenté de rendre invisibles ces migrants indésirables. Mais il ne les a pas fait disparaitre. Ils les a seulement obligés à vivre dans des conditions encore plus précaires, à se cacher, à dormir dehors en plein hiver alors qu’avant ils pouvaient au moins s’abriter sous une tente ou un abri de fortune. En interdisant aux associations de leur distribuer de la nourriture, il pense à tort qu’il empêchera le fameux « appel d’air ». L’Etat aurait-il oublié que d’après la Déclaration universelle des droits de l’homme tous les êtres humains « doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité » ([1]) et que « tout individu a droit à la vie, à la liberté et à la sûreté de sa personne » ([2]) ?
Les migrants acculés à Calais sont ceux que l’Angleterre refuse d’accueillir. Plus au sud, existe un autre goulot d’étranglement : Vintimille en Italie. Là, sont bloqués les migrants que la France ne laisse pas entrer. Chaque jour, certains d’entre eux tentent de traverser la frontière en train.
Martine Landry, membre d’Amnesty International, arpente la frontière franco-italienne depuis 2011 et a contribué au rapport « Des contrôles aux confins du droit » ([3]). Elle raconte qu’à la gare de Menton Garavan, première gare française après la frontière franco-italienne, les CRS montent dans tous les trains en provenance de l’Italie et font descendre toutes les personnes de couleurs. Les migrants ainsi arrêtés sont alors systématiquement renvoyés en Italie, à pieds ou par le train. Si la gare de Menton Garavan est l’un des « points de passage obligés » où les contrôles systématiques sont autorisés dans le cadre de l’Etat d’urgence et du rétablissement du contrôle aux frontières, les renvois se font eux au mépris du droit. Les migrants se voient automatiquement délivrer un refus d’entrée sans qu’ils ne soient informés de leurs droits dans une langue qu’ils comprennent. Ils n’ont la possibilité ni de demander l’asile, ni de bénéficier d’un jour franc, comme le prévoit le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et des demandeurs d’asile (CESDA) ([4]). La situation des mineurs est encore plus préoccupante. D’après le CESDA ils devraient bénéficier obligatoirement du délai d’un jour franc. En plus de bafouer le CESDA, l’Etat bafoue la Convention des droits de l’enfant. Celle-ci stipule que l’Etat doit apporter à un enfant, qui cherche à obtenir le statut de réfugié, la protection et l’assistance humanitaire nécessaires pour qu’il puisse accéder à ses droits. Dans le cas où l’enfant ne peut pas être réuni avec un membre de sa famille, il doit obtenir « la même protection que tout autre enfant définitivement ou temporairement privé de son milieu familial pour quelque raison que ce soit » ([5]).
Ce 23 février 2017, Martine m’attend à la gare de Menton Garavan. À son arrivée à la gare elle a assisté à une discussion entre les CRS et la police aux frontières, au sujet de trois migrants mineurs que les CRS avaient interpellés le matin même à bord du train en provenance de Vintimille. La police aux frontières s’étonnait que les trois migrants soient toujours là. Les CRS leur ont répondu que la contrôleuse du train pour Vintimille avait refusé de les laisser monter à bord lorsqu’elle avait vu qu’ils étaient mineurs. Finalement, les CRS finissent par raccompagner sous nos yeux les trois mineurs sur le quai et les faire monter dans le prochain train pour Vintimille. Le même jour, Martine m’accompagne à l’Eglise San Antonio à Vintimille, où sont accueillis les femmes et les enfants. Nous retrouvons là les trois mineurs. Ils nous montrent leurs documents de refus d’entrée : ceux-ci ne sont que partiellement remplis et ne contiennent pas les pages consacrées à l’explication des droits. L’un des trois mineurs raconte que c’est la troisième fois qu’il tentait d’aller en France. Un autre migrant hébergé à l’Église San Antonio a lui tenté la traversée une vingtaine de fois.
Quand bien même ils parviennent à traverser la frontière franco-italienne, les migrants risquent d’être renvoyés en Italie en vertu du règlement Dublin III. L’Italie quant à elle n’a pas de voisin à qui renvoyer le fardeau. Elle n’a pour voisine que la Méditerranée qui se transforme tous les jours un peu plus en fosse commune.
L’application du règlement Dublin III repose principalement sur la technique de la prise d’empreintes biométriques. Les autorités des Etats européens sont censées prendre les empreintes des migrants lorsqu’ils franchissent illégalement les frontières extérieures de l’espace Schengen. Ces empreintes sont regroupées dans la base de données Eurodac. Avec l’usage des empreintes biométriques dans le contrôle des déplacements migratoires, le corps de l’individu devient le support de la frontière. « Cette frontière débute de manière arbitraire depuis le lieu où se situe l’individu en question», écrivent Michel Foessel et Antoine Garapon ([6]). Il s’agit d’une frontière que les migrants ne peuvent pas traverser, elle les suit partout à partir du moment où ils ont déposé leurs empreintes.
Bien que la plupart des migrants voyagent en Europe dans l’illégalité, ils ne sont en théorie pas dépourvus de droits comme le montre les dispositions du CESDA, de la Déclaration universelle des droits de l’homme et de la Convention internationale des droits de l’enfant. Pourtant comme ils sont dans une situation de faiblesse, l’Etat se permet de bafouer leurs droits.
Le monde des exilés est un monde parallèle. Un monde où les droits de l’homme ne s’appliquent pas aux individus indésirables aux yeux de l’Etat. Un monde fait d’attente et de patience, de déceptions et d’espoirs, de peur et de courage. Un monde où il faut s’évader, se cacher, se justifier. Un monde où l’on continue à sourire et à danser même quand on ne sait pas où aller. Un monde où des adultes se font passer pour des enfants afin d’avoir une chance de rejoindre leur famille. C’est un monde parallèle que l’autre monde ne veut pas voir. Un monde qui dérange. Un monde que l’on veut rendre invisible.
L.D. Juin 2017
([1]) Extrait de l’article premier de la Déclaration universelle des droits de l’homme
([2]) Article 3 de la Déclaration universelle des droits de l’homme
([3]) « Des contrôles aux confins du droit. Violations des droits humains à la frontière avec l’Italie. Synthèse de mission d’observation », Amnesty International, février 2017
([4]) D’après le Code de l’entrée et du séjour des étrangers et des demandeurs d’asile, les refus d’entrée doivent faire l’objet d’une décision écrite et motivée, et les individus renvoyés doivent être informés de leur droits dans une langue qu’ils comprennent. Ces droits sont le droit de « refuser d’être rapatrié avant l’expiration du délai d’un jour franc », le droit « d’avertir ou de faire avertir la personne chez laquelle il a indiqué qu’il devait se rendre, son consulat ou le conseil de son choix », le droit de pouvoir demander l’asile, le droit de faire un recours contre la décision de refus d’entrée. Les mineurs peuvent faire l’objet d’un refus d’entrée au même titre que les adultes mais « l’étranger mineur non accompagné d’un représentant légal ne peut être rapatrié avant l’expiration du délai d’un jour franc prévu au présent alinéa ».
([5]) D’après l’article 22 de la Convention internationale des droits de l’enfant
([6]) FOESSEL, Michaël, et GARAPON, Antoine. « Biométrie : les nouvelles formes de l’identité». Esprit [en ligne]. 2006/8 (Août/septembre), p.165-172.