Jungle de Calais – Récit d’une excursion dans un monde parallèle (26.10.2016 – 30.10.2016 )

 

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  1. Poème – C’EST UN MONDE PARALLÈLE
  2. Pourquoi j’ai décidé d’aller à Calais
  3. Petit historique de Jungle
  4. Contexte du démantèlement 
  5. Mercredi 26 Octobre – CENDRES
  6. Jeudi 27 octobre – ATTENTE
  7. Vendredi 28 Octobre – CHOIX
  8. Samedi 29 Octobre – COULISSES
  9. Dimanche 30 Octobre – ÉGLISE EN SURIS 

C’est un monde parallèle.

Un monde fait d’attentes et de patience, de déceptions et d’espoirs, de peur et de courage.

Un monde où il faut s’évader, se cacher, se justifier.
Un monde où l’on continue à sourire et à danser même quand on ne sait pas où aller.
Un monde où des adultes se font passer pour des enfants afin d’avoir une chance de rejoindre leur famille.

C’est un monde parallèle que l’autre monde ne veut pas voir.
Un monde que l’on veut rendre invisible.
Un monde qui dérange.

« The Jungle is finished »
Mais il y aura d’autres jungles et d’autres murs.
Les barbelés n’ont pas fini d’être déroulés
Et les bateaux n’ont pas fini de couler.

La Jungle a disparue,
Mais vous, vous n’avez pas disparus.
Il semble juste qu’il n’y ait pas d’endroit pour vous.

Mais gardez espoir, car il y a des hommes et des femmes qui ont compris, 
Qui ont compris que ces deux mondes n’étaient pas faits pour être séparés,
Qu’il n’y a qu’une seule et même humanité,
Qu’il y a une place pour chacun.

Pourquoi j’ai décidé d’aller à Calais

Si j’ai décidé d’aller à Calais sur un coup de tête, c’est d’abord pour moi. Parce que depuis un an la cause des réfugiés me tient à coeur. Parce que je voulais vivre les choses et pas juste entendre et voir. Parce que j’avais besoin de transformer mes convictions en actes. Parce que j’ai eu des échos d’amis qui ont fait du bénévolat dans des camps en Turquie, en Grèce et à Calais. Parce que Calais ça se passe dans mon pays, et si dans vingt ans mes enfants me demandent ce que j’ai fait à l’époque je n’ai pas envie de devoir leur dire que j’ai juste regardé quelques images derrière mon ordinateur. 

Au début, mon intention était à la fois de m’engager dans une association qui intervient à Calais et de faire un petit reportage. Or il c’est avéré que la période où j’avais choisi d’aller à Calais était aussi celle du démantèlement. Comme j’ai contacté les associations seulement une semaine à l’avance, il était trop tard pour obtenir une autorisation pour travailler sur le camp pendant le démantèlement. Je suis donc partie en «free mover», pas en tant que journaliste, ni en tant que bénévole. Mais j’ai malgré tout réussi à accéder à la Jungle, à passer du temps avec des réfugiés et des bénévoles. C’est une Jungle en ruine que j’ai découverte et je regrette de ne pas avoir connu la Jungle en vie. Mais je suis reconnaissante d’avoir pu vivre les dernières heures de la Jungle, et de pouvoir vous faire part de mon expérience. Mon récit n’est qu’un aperçu, qu’un aspect, qu’un point de vue, du démantèlement. J’ai essayé de retranscrire au plus près mon vécu.

Petit historique de Jungle

Situé à seulement 35 kilomètres des cotes britanniques, Calais est depuis une vingtaine d’années « une étape obligée pour les migrants qui souhaitent se rendre au Royaume Uni ».  Depuis Calais, les migrants tentent d’embarquer clandestinement sur des camions, des ferrys, et des trains qui se rendent en Angleterre, souvent au péril de leur vie. Les premiers migrants à se rendre à Calais ont été les personnes fuyant la guerre du Kosovo à la fin des années 1990. Au fil des années, et au gré des conflits, des personnes de nombreuses autres nationalités ont rejoint Calais: des soudanais, des somaliens, des érythréens, des égyptiens, des albanais, des afghans, des pakistanais, des irakiens, des syriens. Leur nombre n’a cessé de croître: moins de 500 en 2013, ils étaient plus de 1200 en 2014, 3000 en Juin 2015, et près de 10 000 en septembre 2016. Parmi eux se trouvaient de nombreux mineurs isolés.

Les réfugiés n’ont pas toujours été regroupés dans ce qu’on appelle la Jungle. Les réfugiés Kosovars se sont d’abord établis dans un parc en face de la mairie. En 1999 un centre d’hébergement a été ouvert à Sangatte dans un hangar désaffecté d’Eurotunnel. Lorsque ce centre est fermé en 2002 par Nicolas Sarkozy, les réfugiés se dispersent autour de Calais, notamment dans les blockhaus et dans la forêt. C’est d’ailleurs du mot « Jangle » qui signifie « forêt » en persan et en patchoune que vient l’appellation « Jungle ». Une première Jungle voit le jour près de la rocade et du port. Elle est démantelée en 2009. Les réfugiés s’éparpillent alors à nouveau et forment des campements de fortune dans la ville et près du port et de l’autoroute. En 2015 est ouvert le Centre Jules Ferry qui propose un accueil de jour. A coté de ce centre, la mairie met à disposition un terrain de 18 hectares qui borde l’autoroute. Tous les réfugiés sont obligés de s’y regrouper. C’est alors une véritable petite ville qui s’est mise en place avec l’aide des associations et de leurs bénévoles. En janvier 2016 des conteneurs dortoirs pouvant accueillir 1500 personnes sont installés dans la Jungle.  En février- mars 2016 la partie sud de la Jungle est évacuée. 

Ce petit historique est principalement basé sur la vidéo de 6min qui se trouve en bas de cet article du Monde: http://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2016/10/27/journalistes-a-calais-la-loi-de-la-jungle_5021114_3236.html

Cette vidéo d’Europe 1 apporte elle aussi quelques éléments sur l’histoire de la Jungle: http://www.europe1.fr/societe/1999-2016-calais-de-sangatte-aux-bidonvilles-de-la-jungle-2662481

Contexte du démantèlement 

Le 2 septembre 2016 Bernard Cazeneuve, alors ministre de l’Intérieur, annonçait le démantèlement et la fermeture de la Jungle avant la fin de l’année. Le 24 octobre commençait le démantèlement, que le gouvernement a appelé une « opération de mise à l’abri ».  Le 2 novembre, les derniers mineurs de la Jungle étaient évacués.

D’après le bilan officiel du gouvernement « 5132 adultes ont été envoyés dans des CAO à travers la France»  « 1 932 mineurs ont été pris en charge »,  274 mineurs ont été transférés en Angleterre pour rejoindre leur famille, 1700 migrants « qui ne relevaient pas de l’asile et qui étaient en situation irrégulière » ont été reconduits*. Mais ce bilan ne prend en compte ni les nombreux migrants qui ont quitté la Jungle avant le démantèlement, ni ceux qui ont refusé de prendre les bus. De plus, la manière dont ont été pris en charge les mineurs est très critiquée par les associations.

Les CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation) sont des solutions provisoires, voués à accueillir les migrant seulement quelques mois, le temps de faire le point sur leur situation juridique. Plus concrètement, cela signifie le temps de leur permettre de faire une demande d’asile ou de les renvoyer dans le pays par lequel ils sont entrés dans l’UE selon la procédure de Dublin III. 

*Ces chiffres sont cités dans l’article du Monde Calais : plus de 7 000 migrants ont été pris en charge lors du démantèlement de la « jungle » http://www.lemonde.fr/immigration-et-diversite/article/2016/11/04/calais-plus-de-7-000-migrants-ont-ete-pris-en-charge-lors-du-demantelement-de-la-jungle_5025664_1654200.html

Mercredi 26 Octobre – Cendres 

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J’arrive à la gare de Calais Frethun en début d’après midi. Tout est étonnement calme. Rien ne laisse à penser qu’à quelques kilomètres d’ici des centaines de réfugiés sont en train de se faire évacuer de la Jungle. Seuls les grillages blancs surmontés d’une rangée de barbelés, qui longent la voie ferrée rappellent la proximité de la Jungle. 

Le même calme règne dans la ville de Calais. A l’arrêt de bus une habitante de Calais, la cinquantaine, me demande si je vais voir les migrants, si je vais voir le feu. En effet, depuis la veille au soir, des incendies ont éclatés dans la Jungle, détruisant tentes, commerces et habitations de fortune. Cette calaisienne n’est pas insensible au sort des migrants. « C’est vrai même un chien on ne le laisse pas dormi dehors. » Mais en même temps elle rappelle que les habitants de Calais aussi ont leurs problèmes. Son fils touche aux alentours de 400 euros par mois. Ce qui fait dire aux gens: « tu vois, ton fils on lui donne à peine de quoi vivre, et aux migrants on leur donne… ». La fin de la phrase ne vient pas. En fait, les gens ne savent pas exactement ce que l’Etat donne aux migrants.  Alors la calaisienne demande « qui paye leurs téléphones et leurs cartes Sim? ». Elle ajoute « et puis quand ils vont faire les courses à Liddl, ils en remplissent des caddies! ». 

On retrouve souvent ce genre de remarques dans le discours anti-migrants. Discours que l’on pourrait caricaturer ainsi: « regardez, nous on a rien et eux on leur paye des téléphones dernier cri ». Je dirais que c’est là un des malheurs de cette histoire d’accueil des réfugiés: on finit par opposer deux catégories de personnes dans le besoin. Cela me rappelle une blague. Un banquier, un chômeur et un ouvrier sont assis autour d’une table et se partagent dix biscuits. Le banquier en prend neuf et dit à l’ouvrier: « fais attention que le chômeur ne te vole pas ton biscuit! ». Voilà le jeu des politiques anti-migrants: persuader des gens qui ont peu, que des gens qui ont encore moins vont leur enlever le peu qu’ils ont.

Le café des Dunes, situé à l’intersection d’une des voies d’accès à la Jungle, semble être devenu le point de repaire des journalistes. Les uns y boivent une bière évoquant la journée passée dans la fumée, les autres y profitent de la wifi et travaillent sur leurs ordinateurs. Derrière le bar, le propriétaire des lieux discute avec des locaux. À propos des réfugiés qui sont encore dans la Jungle il dit: «C’est avec des matraques qu’il faut les faire partir!» «Ceux qui restent ce sont les méchants, ceux qui n’ont pas voulu partir, prendre les bus».

Des CRS contrôlent les différentes voies d’accès à la Jungle. Seuls les journalistes et les bénévoles ayant obtenus l’autorisation de la préfectures ont le droit d’y pénétrer. Dans un premier temps, je me rends à l’entrée Sud de la Jungle et me contente d’observer les volutes de fumée noire de loin. 

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L’origine des incendies qui ont ravagé le camp est très controversée. Sur BFMTV, la préfète du Pas-de-Calais, Fabienne Buccio, affirmait «on peut le regretter mais ça fait partie des traditions de la population migrante de détruire leur habitat avant de partir». Opinion que ne partagent généralement pas les bénévoles. Zena, volontaire de l’association anglaise Care4Calais, qui a été présente sur la Jungle durant tout le démantèlement, raconte que si vous en parlez à des Afghans du camps, ils rigolent, ils disent que ce n’est pas leur culture. Si vous en parlez à des réfugiés d’autres cultures, il disent que mettre feu signifie «si je ne peux pas avoir ma maison, alors personne ne l’aura, c’est moi qui la détruirai et pas vous». De plus, des feux ont probablement été déclenchés de manière accidentelle, notamment parce que les réfugiés utilisaient des réchauds dans les tentes.  Mais selon Zena il y a de nombreux indices qui laissent à croire que des personnes autres que les réfugiés ont allumé des feux. L’indice le plus flagrant étant les panaches de fumée noirs, caractéristiques de feux allumés avec de l’essence. Or les réfugiés n’ont pas d’essence. De plus ces feux étaient dangereux, ils auraient pu tuer des gens, et ce n’était pas dans l’intention des réfugiés de se blesser les uns les autres.  

Finalement je réussis à pénétrer dans la Jungle sans me faire contrôler.  Je traverse d’abord la partie Sud, qui a été démantelée en mars dernier. De cette partie de la Jungle il ne reste que l’école et l’église orthodoxe. Vers l’entrée Est un groupe de réfugiés s’est regroupé autour des bénévoles de l’Auberge des Migrants qui distribuent des repas. Ils ont tous l’air jeunes, beaucoup d’entre eux sont probablement des mineurs, des «bambinos» comme on les appelle dans la Jungle. Ils ont l’air désoeuvrés, un peu perdus. Mais ils entrent en contact très rapidement. J’observe que certains sont très complices avec les bénévoles. 

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Un «bambino» me demande en anglais d’où je viens. De la France. Il me dit «you are rude!» (rude signifie impolie en anglais, mais je sais pas si c’est exactement ce qu’il voulais dire). «-Pourquoi? -Parce que tu es française…nous, nous sommes mal chanceux, mais vous vous l’êtes encore plus. -Pourquoi? -A cause de votre gouvernement.»  Je ne sais que répondre. Je me sens impuissante. Oui nous ne réservons pas l’accueil qu’ils méritent à ces gens. Oui je ne comprends pas mon gouvernement. Mais que répondre? Ce n’est pas ma faute? Mais que faisons nous, nous qui ne sommes pas d’accord avec notre gouvernement? Cette petite provocation est déstabilisante mais je comprends vite qu’elle n’est pas dirigée contre moi en tant que personne. D’ailleurs il finit par me dire «I am jocking, you are not rude, we are friends», et on se serre la main. C’est comme si ces gens nous pardonnaient. Comme s’ils nous plaignaient d’être si mal accueillant. 

Je me ballade sur le talus qui surplombe le camp à moitié brûlé. Je discute avec Amin qui habite dans l’une des rares cabanes encore debout. Il vient d’Afghanistan. Il ne comprend pas pourquoi on ne le laisse pas aller en Angleterre. «Quand on va au restaurant, on nous laisse choisir si on veut manger du poulet ou du boeuf, on ne nous impose pas un plat. Et bien moi c’est pareil, je ne veux pas qu’on m’impose un pays. Je veux être libre d’aller ou je veux.» Je lui demande combien de fois il a tenter de passer en Angleterre. Peut être vingt-quatre ou vingt-cinq. A chaque fois il s’est fait arrêter, par la police et s’est fait emmener au poste. Mais cela ne l’a pas découragé pour autant. Il n’a pas voulu pendre de bus pour aller en CAO. Il va retenter encore une dernière fois de passer en Angleterre, et s’il ne réussit pas il se résoudra à demander l’asile en France. Alors que nous passons devant des journalistes qui filment le camps, Aminme dit qu’il n’aime pas les journalistes. «Pourquoi? Parce qu’ils filment juste et ne font rien? -Oui».

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Jeudi 27 octobre – Attente 

Il est aux alentours de 14h et plusieurs dizaines de camionnettes de CRS sont garées en bordure de la Jungle.  Accompagnée de mon amie Samantha je marche dans les vestiges du camp. Certains abris ont complètement été réduits en cendres. D’autres, encore à moitié debout, font penser à des squelettes. Nous entrons dans un des rares abris restés intacts. Tout a été laissé en plan. Il reste des paquets de spaghettis et des conserves de sauce tomates sur la table de bois bricolée. Une petite chaussure grise est suspendue au toit. Une petite chose de plus que ces gens ont dû abandonner sur leur chemin.

Des bénévoles nous conseillent de quitter rapidement le camp. Ils nous disent que la police va bientôt arrêter toute personne qui restera dans le camp et que nous risquons une amende de plus de 7000 euros. Nous rejoignons donc l’entrée Est du camp où se sont regroupés bénévoles journalistes et réfugiés.  Alors que la veille au soir la préfète avait annoncé la fin de la mission de démantèlement et que le centre de départs a fermé ses portes, il reste des réfugiés qui n’ont pas encore pu partir. Parmi eux il y a une bonne part de mineurs qui n’ont pas pu se faire enregistrer. 

Il parait que des bus devraient arriver bientôt pour emmener ces réfugiés. Mais personne n’a d’informations précises. Alors nous attendons. Malgré l’incertitude, l’atmosphère est plutôt décontractée. Avec Samantha nous discutons avec Hadji et Sami. Quand Hadji apprend que Samantha est Australienne il devient très enthousiaste. On dirait que l’Australie est le pays de ses rêves alors qu’il ne sait surement pas grand chose de ce pays. Il commence à imiter un kangourou et nous éclatons de rire. Il suffit de pas grand chose pour créer de la complicité. 

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Un cordon de CRS barre l’accès à la Jungle. Certains bénévoles sont un peu inquiets. Ils ont peur que si l’attente devient trop longue les réfugiés perdent patiente et qu’il y ait des tensions avec les CRS.  Chose qu’ils veulent à tout prix éviter car selon eux les autorités n’attendent que ça: pouvoir donner une image violente et indisciplinée des réfugiés, et s’en servir pour justifier le fait qu’il n’y ait pas d’autre bus. En réalité nous ne savons rien des intentions des autorités. Mais c’est justement ça le problème: ne pas savoir. Quelles sont les intentions des CRS? Vont-ils nous faire avancer? Pourquoi? Combien de temps va -t-il falloir attendre? Attendre quoi au juste? Le fait de vivre dans la même incertitude et la même incompréhension que les réfugiés et les bénévoles m’a montré que celui qui ne sait pas est dans une position de faiblesse. D’autant plus que les CRS imposent une certaine autorité du fait de leur uniforme. 

Quelqu’un se met à jouer du tam-tam. Un petit groupe de réfugiés et de bénévoles se met à danser et à chanter autour du tam-tam. Je suis impressionnée par la capacité de ces gens à rester de bonne humeur.

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Les CRS finissent par faire avancer tout le monde de quelques centaines de mètres. L’attente continue. Des bénévoles sortent une petite guitare et une flute traversière. Hadji est tout content d’essayer les instruments. Une association distribue des barres de céréales. Les réfugiés insistent pour partager leur barre de céréales avec nous. Je discute avec un Afghan de 16 ans. Il ne parle pas très bien l’anglais, mais une expression revient souvent : « Big Problem ». Oui, c’est  un gros problème, ces gens ne savent pas où ils vont dormir. Certains d’entre eux ont déjà passé trois nuits dehors. Cela fait trois jours qu’ils n’ont presque pas dormi. Le jour commence à tomber. Nous commençons à avoir froid à force de ne pas bouger. Une association apporte des couvertures et des sacs de couchage. Finalement le chef de la police donne l’autorisation de rejoindre l’ancienne « école » de la Jungle pour la nuit. 

Voici donc à quoi s’est résumée cette journée pour ces réfugiés: obligation de sortir de la Jungle, attente, autorisation de retourner sur la Jungle pour la nuit. Sortie par l’entrée Est, attente sur la route, entrée par la partie Sud. 

Je n’ai pas réussi à connaître le motif exact de cette attente. En entendant les bénévoles et les journalistes parler autour de moi, j’ai cru comprendre qu’il y aurait eu une réunion politique dans l’après midi. Les autorités seraient réticentes à envoyer des bus supplémentaires pour ne pas attirer d’autres migrants à Calais, pour ne pas faire « appel d’air ». De plus, elles soupçonneraient les réfugiés qui sont là de ne pas être des réfugiés de la Jungle, mais des réfugiés arrivés d’autres endroits en France car ils ont entendus qu’il y avait peut être une solution pour eux à Calais. Certes j’ai rencontré un jeune adolescent arrivé de Grenoble dans la journée. Cependant, la plupart des réfugiés présents cet après midi étaient des habitants de la Jungle. Et puis de toute façon le problème n’est pas là. Jungle ou non, démantèlement ou non, des réfugiés continueront à arriver à Calais, pour la simple raison que Calais est devenu un passage obligé pour rejoindre l’Angleterre. C’est le cas depuis plus de quinze ans et ça ne va pas changer du jour au lendemain. Peut-être que le démantèlement aura un effet dissuasif à court terme. Mais il ne fait que déplacer le problème. Les personnes qui ne vont pas à Calais se retrouvent sous les ponts de Paris. Les personnes qui restent à Calais se retrouvent dans une situation encore plus précaire car elles doivent désormais se cacher. 

Déplacer le problème. Voilà ce que semble être la réponse des pays européens à la « crise des réfugiés ». L’Angleterre refuse d’accueillir les réfugiés bloqués à Calais. La France refuse d’accueillir les réfugiés bloqués à la frontière italienne à Vintimille. L’Italie quant à elle n’a pas la chance d’avoir un pays voisin à qui « renvoyer » le fardeau. Elle n’a pour voisine que la Méditerranée qui se transforme tous les jours un peu plus en fosse commune. Et de l’autre côté de la Méditerranée Kadhafi n’est plus là pour assurer la protection des frontières d’une Libye devenue une vraie passoire. Mais heureusement pour les européens, il reste Erdogan. Erdogan qui enferme des journalistes et transformes son pays tous les jours un peu plus en un état totalitaire. Mais quelle importance? En échange de quelques milliards d’euros, de quelques VISA, et de la promesse de reprendre les pourparlers concernant son entée dans l’UE, la Turquie a accepté de lutter contre la formation de routes de migration clandestines vers l’Europe, autrement dit de bloquer les migrants chez elle. Alors on accepte de fermer les yeux. Pragmatisme et égoïsme l’emportent sur valeurs et éthique. 

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L’ex école de la Jungle, où les réfugiés ont été autorisés à passer la nuit, est un ensemble de cabanes agencées en U et construites en matériaux de récupération, surtout du bois des palettes. Elle semble ne plus avoir été utilisée depuis un moment. Il y a des objets abandonnés un peu partout. C’est dans les courants d’air que vont dormir les réfugiés. Quelqu’un a déniché un réchaud dans l’école. Samantha et une petite dizaine de réfugiés sont assis autour du réchaud. Ils m’invitent à les rejoindre. Il fait nuit et il est bientôt 20 heures, mais avec Samantha nous nous rendons compte qu’en fait nous n’avons pas très envie de partir. Nous avons passé l’après midi à attendre, il faisait froid, nous avions faim et étions fatiguées, mais à aucun moment nous ne nous sommes ennuyées. Nous avons passé un super après midi aux côtés de ces gens. Sam me dit « j’ai l’impression que nous nous sommes fait plein d’amis en l’espace de juste un après midi ». Nous finissons tout de même par prendre le chemin du retour. Quarante minutes de marche et nous serons au chaud dans une maison, nous cuisinerons un repas chaud, et nous pourrons aller nous coucher dans un lit douillet. Quarante minutes de marche et nous serons de retour dans l’autre monde. 

Vendredi 28 Octobre – Choix

Ce matin je retourne à l’ancienne école de la Jungle où les réfugiés restés sur le carreau hier soir ont passé la nuit. Un bénévole est en train de leur annoncer que cette fois des bus vont arriver, deux pour les mineurs, un pour les adultes. « Nous allons marcher ensemble vers les bus dans la dignité. » Ces bus seront leur dernière chance pour aller en CAO. Ensuite, toute personne qui restera aux alentours de Calais sera arrêtée. Le bénévole prévient également les réfugiés que toute personne qui choisira de mentir sur son âge encourt de grands risques.

Les visages sont fatigués. Fatigués de ne pas avoir beaucoup dormi depuis plusieurs jours, mais aussi fatigués de devoir faire un choix de plus. Prendre le bus ou rester. Dire la vérité ou mentir sur son âge. Les bénévoles tentent de convaincre tout le monde d’aller prendre les bus. Sados, un jeune Afghan, ne veut pas prendre le bus. Il a laissé ses empreintes dans déjà plusieurs pays: Bulgarie, Hongrie, Italie… Il sait que si il va en CAO il risque d’être renvoyer dans un de ces pays, conformément aux accords de Dublin, qui stipulent que la demande d’asile doit être déposée dans le premier pays de l’Union Européenne où le migrant a déposé ses empreintes. Sados veut aller en Angleterre pour trouver un travail. Une journaliste qui parle sa langue tente de le convaincre de prendre le bus. Pour le chef de la police c’est simple: « c’est le CAO ou la prison ». La détresse de Sados me touche. Comment faire un tel choix? Si on peut appeler cela un choix… Rester à Calais, c’est garder un espoir de rejoindre l’Angleterre. Mais rester c’est aussi risquer la prison si on est arrêté, et surtout risquer sa vie en tentant de traverser la frontière.  Au final c’est un peu comme jouer à pile ou face. 

Sous le soleil de midi la petite troupe de bénévoles, réfugiés et journalistes finit par quitter l’école pour rejoindre l’autre entrée de la Jungle où vont arriver les bus. Encore une file de gens en marche. Encore un départ vers des horizons incertains. Un départ émouvant car c’est un dernier adieu à la Jungle pour les réfugiés, et un dernier adieux aux réfugiés pour les bénévoles.

Je n’ai pas pris de photos ce matin là. Je n’ai pas osé. Je voulais respecter ce moment. Je sais que les réfugiés tout comme les bénévoles sont fatigués des journalistes. Je ne voulais pas être associée aux journalistes. Ce serait comme trahir les réfugiés qui m’ont accordé leur confiance. En attendant le bus un enfant ouvre sa petite valise pour y ranger un dictionnaire. Le genre de scène que j’imagine bien voir dans les médias. Mais est ce que j’aimerais qu’on me prenne en photo sur le quai de la gare avec ma valise ouverte devant moi? Quand on voyage, notre valise c’est un peu comme notre maison. Tout comme on n’aimerait pas que des inconnus rentrent dans notre maison, on n’aimerait pas non plus qu’ils s’immiscent à l’intérieur de notre valise.

C’est d’abord au tour des «bambinos» de rejoindre les bus. Encore une fois, ça prend du temps, il faut attendre. Une bénévole arrive accompagnée de Sados et de deux autres mineurs qu’elle a réussi à convaincre in extremis de prendre le bus. Sados a décidé de se faire passer pour un mineur. Il a dit avait qu’il 17 ans. Il me dit « je vais retourner en Italie trouver un travail », « je ne suis pas un bambino en vrai ». Je le sais, hier il m’a dit qu’il avait 21 ans. J’essaie de lui dire dans mon italien bancal de faire attention, il risque gros si on découvre qu’il n’est pas mineur. Mais déjà il doit partir vers le bus. Je lui souhaite une dernière fois bonne chance en lui serrant la main.

Les bénévoles ont l’air de personnes qui reviennent d’un long voyage. Epuisés, physiquement mais surtout émotionnellement.  À la fois tristes et soulagés que le voyage se termine. Ils sont rassurés de voir les derniers réfugiés monter dans les bus parce qu’ils se disent qu’ils sont à l’abri maintenant, qu’ils ne devront plus dormir dehors. Mais ils sont aussi inquiets parce qu’il ne savent pas où ils vont aller, si on va bien s’occuper d’eux. Zena pensait qu’elle serait soulagée une fois le dernier bus parti. Mais en réalité une fois qu’un problème semble réglé, un autre apparait : cinq réfugiés qui n’ont pas pu partir car il ne restait plus de place dans le bus et dans le CAO. Zena me raconte qu’avec d’autres bénévoles elle a tenté de communiquer avec les personnes de la DDCS (direction départementale de la cohésion sociale) et de l’OFII (office français de l’immigration et de l’intégration) qui s’occupaient de faire monter les réfugiés dans le bus. Elles ont bien vu qu’ils restaient cinq réfugiés. Mais elles ne sont pas très enclines à communiquer avec les bénévoles anglaises. Il va y avoir un autre bus peut-être? Non. Qu’est ce qu’on fait alors? Haussement d’épaule. Les personnes de la DDCS et de l’OFII ne veulent donner ni leur nom ni leur position. Elles acceptent seulement de prendre les coordonnées de Zena. Elles la rappelleront peut-être. Trois autres réfugiés arrivent. Ils sont donc désormais huit à ne pas avoir de solution. Clare, la présidente de Care4Calais, décide de leur payer une chambre d’hôtel pour la nuit, et demain il faudra essayer de leur trouver une place dans un CAO. C’en est fini pour aujourd’hui. La petite troupe de Care4Calais rejoint sa camionnette. Zena va ramener les jeunes bénévoles chez eux. Demain ils auront un jour de repos bien mérité. 

Samedi 29 Octobre – Coulisses

Ce matin Zena vient me chercher et m’emmène au «warehouse» de Care4Calais. Il s’agit de deux hangars où sont empilés cartons de vêtements, chaussures, boîtes de conserve, duvets, couettes, tentes, bouteilles d’eau… Ce sont les coulisses de l’association. C’est là que tous les jours des petites mains viennent apporter leur aide le temps d’une journée et rendent ainsi possible le travail de l’association sur le terrain. Ce matin, ces petites mains sont celles d’une trentaine d’anglais, arrivés en ferry. Les uns trient des vêtements, les autres tentent de mettre de l’ordre dans les piles de cartons. Il y en a un peu partout et on ne sait pas par où commencer. Trois anglais, deux hommes et une femme, la soixantaine, rassemblent des couettes, des tentes et des duvets afin de les amener à Paris aux réfugiés qui vivent dans la rue. La femme me raconte que c’est un peu décourageant parce que la police vient régulièrement démanteler ces camps. Il faut alors apporter du nouveau matériel. Quand je lui demande pourquoi ils font ça, elle me répond qu’ils ont honte que leur gouvernement ne fasse rien pour les réfugiés, alors ils viennent aider ici comme ils peuvent.  

Ma mission ce matin est de trouver des numéros de téléphone de CAO et d’essayer de trouver une place pour les réfugiés qui n’ont pas pu partir hier. C’est plus compliqué que ça n’y semble. Pour commencer, il n’y a pas de wifi ni d’ordinateur. Je dois donc utiliser mon petit téléphone et sa connexion internet pas très fiable. Je n’arrive pas à mettre la main sur une liste des CAO. Je trouve une fiche avec une liste de numéros à appeler pour les mineurs non accompagnés pour chaque région. Il s’agit d’associations tels que Médecins du monde, France terre d’asile, la Croix rouge. J’appelle quelques numéros au hasard mais personne ne peut me renseigner sur les contacts des CAO. Je tente de me renseigner auprès de la mairie de Lyon. La personne qui me répond ne sait même pas ce qu’est un CAO. Je comprends que la gestion des CAO a été confiée à des associations et que c’est en fait ces associations qu’il faudrait appeler. Je sais qu’à Grenoble c’est l’association La Relève qui s’occupe du CAO. Mais c’est samedi et personne ne répond.  Alice, une bénévole de Care4Calais a l’idée d’appeler ses amis réfugiés qui sont partis en CAO pour qu’ils nous mettent directement en contact avec les personnes qui gèrent le CAO. Mais je n’arrive pas à les joindre non plus. Je finis par appeler le président de l’Auberge des Migrants, la plus grande des associations françaises qui interviennent à Calais. Il m’explique que Care4Calais ne peut pas chercher une place en CAO juste comme ça. C’est le gouvernement et les préfectures qui doivent attribuer les places. Il semble également douter du fait que ces cinq réfugiés n’aient pas eu de place dans le bus. Il envoie donc un mail à des personnes de la préfectures, leur demandant de confirmer l’information. Une des personnes répond «Je vous confirme que les bus, tant pour les majeurs que pour mes mineurs, ne sont pas partis pleins et qu’on a attendu pendant plus d’une heure d’hypothétiques arrivées». Je sais que ce n’est pas vrai. J’envoye alors par écrit le récit de Zena concernant sa discussion avec les personnes en de la DDCS et de l’OFII en charge de remplir les bus. Clare, la président de Care4Calais, finit par téléphoner directement à François, le directeur de l’Auberge des Migrants. Il admet qu’il ne sait pas quoi faire. On ne peut pas compter sur la préfecture car c’est le week end et on risque de ne pas d’avoir de réponse avant quelques jours. Finalement, des bénévoles anglais vont conduire les cinq migrants à Paris car depuis Paris on peut encore espérer pourvoir rejoindre un CAO.

Si je raconte tout cela en détail, c’est parce que cette anecdote m’a montré que passer beaucoup de temps à faire quelque chose qui n’aboutit pas fait partie de l’expérience des bénévoles. Face au manque d’information, à la complexité des procédures administratives, il faut chercher, tâtonner, essayer, explorer, recommencer. Apprendre en faisant. Parfois on réussit, d’autre fois on reste impuissant face à l’administration. 

Je profite d’un trajet en voiture pour discuter avec une bénévole néerlandaise, venue aider Care 4 Calais pour le weekend. « Une des catégories à laquelle je suis particulièrement sensible, ce sont les jeunes hommes seuls. C’est comme si cette catégorie était autorisée à être traitée moins bien que les autres. Pourtant ils sont incroyablement vulnérables dans leur pays d’origine. L’attitude des médias, c’est de dire « mais qu’est ce que font ces jeunes hommes ici, ils sont en forme, ils sont forts, ils peuvent courir ». Mais souvent ces hommes courent de grands dangers dans leur pays. Ce sont principalement les hommes qui sont tués dans ces guerres » « Je pense que la manière dont ils sont présentés par les médias est un gros problème. On ne traite pas des problématiques qui leur sont propres, c’est-à-dire les problèmes liés au fait d’être un jeune homme seul. »

Dimanche 30 Octobre – Eglise en sursis  

Je me rends une dernière fois à la Jungle. Ça y est, l’école a été détruite. Triste spectacle que ces cahiers s’activités et ces livres qui trainent dans la terre au milieu des décombres. Je me dis que mon amie Emeline serait bien peinée de voir l’école dans laquelle elle a travaillé durant cinq semaines cet été, dans un tel état. 

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L’église orthodoxe de la Jungle est, elle aussi, vouée à être détruite. Ce matin s’y tient une dernière cérémonie. Les chants du prêtre résonnent dans un micro grésillant. Je m’avance dans la petite cour de l’Eglise. L’atmosphère est au recueillement. Il y a des jeunes hommes réfugiés mais aussi quelques journalistes et d’autres personnes, probablement des gens qui ont été bénévoles dans la Jungle. Tous semblent émus. L’église est remplie de réfugiés de la corne de l’Afrique venus lui rendre un dernier hommage. Ce sont principalement des femmes et des mineurs puisque seuls le centre d’accueil pour les femmes et enfants et les conteneurs pour les mineurs n’ont pas encore été évacués. Les femmes ont la tête coiffée d’un voile blanc. De temps à autre de nouveaux réfugiés arrivent. Tous font trois signes de croix à la suite. Durant les trois quarts d’heures pendant lesquels j’ai assisté à la cérémonie il n’y a eu que des chants, ponctués de prosternement. Lorsque je reviens une heure et demi plus tard la cérémonie n’est toujours pas terminée. Le prêtre distribue le pain. En sortant de l’Eglise une femme m’offre un bout de son pain pour que je le partage avec un bénévole. Ce dernier me dit qu’il était parmi ceux qui ont participé à la construction de l’Eglise. Cette dernière cérémonie a l’air d’être un moment très fort pour lui.  

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Pendant la cérémonie je suis allée faire un tour du côté des conteneurs où sont hébergés les mineurs. Ces conteneurs sont disposés le long de la petite route qui mène au centre Jules Ferry où sont accueillis les femmes et leurs enfants. Ils sont entourés de grillage. Tous les mineurs n’ont pas eu de place dans les conteneurs. Certains doivent donc dormir dehors.

Durant le démantèlement les autorités ont « fait le tri » entre les mineurs et les adultes. Les associations ont dénoncé un « tri au faciès ».  Au terme de ce tri des bracelets argentés ou jaunes ont été remis aux mineurs âgés de 16 ans et moins, et un bracelet bleu aux autres mineurs. Cependant beaucoup de réfugiés pensaient qu’il y avait une couleur pour ceux qui pouvaient partir au Royaume-Uni et une autre pour ceux qui devaient rester en France.

Une atmosphère particulière règne dans cette dernière partie vivante de la Jungle. On dirait une cours de récré, avec des gens qui attendent, désoeuvrés. Les uns sont assis le au bord du chemin et discutent, les autres font la queue près de la camionnette d’une association qui distribue des repas. Il y a des policiers ça et là. Ils semblent être désoeuvrés eux aussi. Quelques bénévoles ont improvisé un cours de français sur un talus. Juste à côté des conteneurs, des tracto-pelles détruisent les habitations de fortune. 

Je discute avec deux éthiopiens. Ils ont des bracelets qui indiquent qu’ils sont mineurs. Ils me disent de deviner leur âge. En réalité ils ont 19 ans. Je me rends compte que ce « tri des mineurs » est un coup de poker. Comment différencier à vue d’oeil des jeunes hommes de 17 ans et de 19 ans? Et surtout, est-ce-qu’à 19 ans on est moins vulnérable qu’à 17ans? Ces deux jeunes éthiopiens souhaitent rejoindre l’Angleterre: l’un y a une tante et l’autre un oncle. Ils m’expliquent qu’en France il est difficile pour les éthiopiens d’obtenir l’asile. Ils me parlent d’une manifestation dans leur ville d’origine durant laquelle il y a eu des morts. Ils évoquent leur traversée du désert, qui a duré plus de dix jours et durant laquelle beaucoup de gens sont morts, la traversée de la Méditerranée qui a durée plus de dix jours elle aussi parce que leur bateau est parti à la dérive. 

Quand je suis sur le point de partir, ils me demandent si vais revenir, si on pourra se revoir. Je leur dis que non, je quitte Calais aujourd’hui et je veux encore aller voir la mer avant de partir. Ils me proposent d’y aller ensemble: la Jungle est à dix minutes à pied de la plage. J’hésite, je ne peux pas m’empêcher de me demander si c’est prudent de partir seule avec deux jeunes hommes que je ne connais pas. Mais je me dis que ce n’est pas loin, qu’il fait jour, et que ça leur fera plaisir. Alors j’accepte. Sur le chemin du retour ils parlent en éthiopien. Je demande alors à celui qui parle bien anglais ce qu’ils racontent. « He likes you », me répond t’il en parlant de son ami. Cela me met mal à l’aise. Je leur explique qu’en France ça ne se passe pas comme ça, on ne peut pas pas dire aimer quelqu’un alors qu’on ne connait même pas la personne. Il me répond que chez eux c’est moins compliqué… Lorsque j’ai parlé de ce sujet avec Zena, qui a été bénévole plusieurs mois dans la Jungle, elle m’a dit que le rapport entre les hommes réfugiés et les femmes bénévoles n’était souvent pas simple, qu’il était difficile d’avoir une relation de simple amitié, sans ambiguïtés.

Au-delà des difficultés dans les relations entre les hommes et les femmes, il peut aussi y avoir des incompréhensions dans les relations d’amitié d’une manière plus générale. En effet, j’ai remarqué que les personnes venant d’Afrique entrent très facilement en contact avec des personnes qu’elles ne connaissent pas et les considèrent rapidement comme des amis. Au contraire, les Européens ont en général besoin de plus de temps pour établir une relation de confiance, et doivent souvent paraître bien « froids » aux yeux des réfugiés.

En quittant la Jungle, je rencontre un couple espagnol. La femme a été bénévole dans l’école de la Jungle cet été. Quand elle a su que la Jungle était en train d’être démantelée elle a décidé de faire tout le trajet en voiture depuis l’Espagne pour voir ce qui se passait, pour se faire son propre avis et pour tenter de comprendre ce que deviennent les gens qui habitaient la Jungle. Quand je lui demande quel est son meilleur souvenir de la Jungle elle me répond: « People from Soudan. People. People teach you a lot of things. You thing you are going to teach, and suddenly they teach you.» Rappelons-nous donc que nous avons toujours quelque chose à apprendre. Remettons sans cesse en cause ce que nous croyons savoir.

Epilogue

Un mois plus tard, à l’occasion des Rencontres des cinémas d’Europe, à Aubenas en Ardèche, je vais voir un documentaire: Fuocommare, par-delà Lampedusa (réalisé par Gianfranco Rosi). C’est l’histoire d’un petit garçon qui habite l’île de Lampedusa et qui passe son temps à jouer avec sa fronde. Il mène une petite vie paisible avec sa famille de pêcheurs.  Mais c’est aussi l’histoire de migrants à la dérive sur des bateaux surchargés et qui appellent « help », de gardes côtes italiens en combinaison blanche qui vont les secourir, et qui retrouvent des corps enchevêtrés, morts étouffés dans les cales des bateaux. Et puis c’est l’histoire d’un médecin qui fait le lien entre les deux premières histoires. Un médecin qui doit tantôt osculter des petits garçons comme notre petit génie de la fronde, tantôt couper des oreilles ou des mains des cadavres de migrants morts sur les bateaux, pour que la médecine légale puisse faire son travail. Un médecin qui ne s’habitue pas à la vision des corps décharnés, affamés, noyés, mais qui sait qu’on a besoin de gens comme lui.  

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